Les lieux ont la couleur, le parfum, la tessiture du regard que l’on porte sur eux.
Vous parler de mon village, c’est replonger dans ces images brouillonnes et parfois brouillées de mon enfance et vous entraîner à découvrir le plus beau village du monde … ou presque.
A force de me sentir jeune, je réalise que je porte désormais une partie de la mémoire de mon village, de ces anecdotes qui n’ont d’intérêt que pour une poignée d’entre nous, mais qui serait dommage de perdre définitivement.
Une de nos conseillères municipales, m’interrogeant sur ceci ou cela de l’histoire de notre village, m’a fait réaliser combien la mémoire était volatile et combien nous sommes de passage. Je mesure aujourd’hui combien j’ai oublié d’interroger mes parents sur notre histoire familiale et combien cela a disparu à jamais Je me suis donc amusé à coucher sur le papier ces souvenirs en vrac, parfois répétés.
J’implore toute personne qui a la sensation que l’on parle d’elle ou de sa famille de bien mesurer que je me suis attaché à ce que personne ne puisse décoder et, qu’en aucun cas, je ne souhaiterais blesser qui que ce soit.
Une des premières personnes que j’ai reçue dans mon bureau, devenu maire à 34 ans, m’a dit : « Qu’est-ce que c’est que ce village d’attardés ; il ne se passe rien, il n’y a même pas une épicerie ». Elle n’avait pas les yeux de l’amour…
Alors aujourd’hui, je vous invite à cette promenade, à la fois dans le temps et dans le quotidien de ce petit village qui transforme avec une facilité déconcertante les rêves en réalité.
Les douves.
Comme je suis arrivé très môme ici, la seule grande activité que nous avions était de pêcher les goujons dans les douves du château et quand la chance nous souriait, une carpe ; je crois qu’il n’y a plus de goujons… à savoir pourquoi…
J’ai encore dans mes neurones l’odeur de l’eau des douves, quand, au sortir de l’eau un poisson, elle se répandait sur les pierres plates et moussues des parapets sur lesquels nous étions appuyés avec nos bouts de canne.
Je peux vous dire les fougères accrochées aux pierres, les trois grenouilles sur la rive côté château.
Pour nous, les douves étaient l’observatoire idéal durant les heures d’attente avant que d’espérer qu’un bouchon s’enfonce frénétiquement et que notre cœur batte plus fort. Depuis le bord des douves, nous avions, nous les gamins, un observatoire magnifique pour surveiller le va-et-vient
Les bistrots
Je réalise avec le temps combien ces douves ont été centrales pendant toute une période, car il y avait des bistrots partout, trois sur la Place, un en face de la Mairie, deux à Mulleron et un à la Brosse.
En fait, la plupart des bistrots étaient stratégiquement installés près des fermes qui employaient des journaliers, jusqu’à 500 par jour à la belle saison des petits pois, main-d’œuvre constituée essentiellement de clochards ramassés à Paris par une société qui les ramenait à la demande des agriculteurs dans le village. Journalier, cela veut dire payé chaque jour, parfois à la tâche effectuée ; j’ai moi-même été payé au sac de pommes de terre ramassé. Cela veut dire aussi qu’à peine la paye touchée, ils filaient au bistrot pour étancher leur soif.
En 1955, le maire de la commune reçut une pétition des habitants n’en pouvant plus des corps gisant sur les places du village, du « stupre », des vomis et excréments qui souillaient le village.
Le château d’eau, désormais rasé, rue du Grand Cèdre, servait de prison municipale et de cellule de dégrisement.
Il y avait, à l’époque, trois bistrots sur la Place. « Chez Christiane » qui tenait son bar-épicerie où le beurre avait souvent attendu le client, dont le cours suivait la tête du client et qu’elle vendait au prix du caviar, un bar bruyant qui avait la préférence des chasseurs et des boulistes qui occupaient l’arrière de l’église.
Ensuite, le café du Père Lucas, avec sa pompe à essence, sa terrasse en extérieur, ses faux colombages et son enseigne où l’on pouvait « apporter son manger ».
Chez Lucas, qui faisait aussi tabac, surtout tabac à priser, le « gris » et gitanes maïs, il y avait une délicate vitrine avec la balance en bronze pour peser le tabac, un tourniquet avec les cartes postales de Janvry très sépia - peu étaient en couleur – qui révélaient une guerre d’éditeurs entre les cafés de la Place. Et surtout, sur la droite en entrant, pour nous les gosses, il y avait la réserve avec les fils, les hameçons et les bouchons, ressources indispensables au regard de ce que nous perdions de matériel accroché aux ronces et aux fougères qui nichaient dans le mur des douves. Chez Lucas, c’était plutôt les vieux à gapette avec la gitane ; le comptoir était petit et trône désormais dans notre Foyer des Bois. La pompe à essence a été longtemps une pompe à bras avant de se moderniser. Dans ma mémoire d’enfant, c’était la marque Avia ou Star. J’avais rêvé de réinstaller cette pompe. Pour mes trente ans de mandat, les habitants de Janvry ont réalisé mon rêve.
Enfin la Bonne Franquette, toujours restée à cette enseigne, même si « dans le temps », elle s’appelait l’Hôtel des Voyageurs et même si un temps, elle est devenue Le Bacchus Friand. Elle est revenue dans les années 90 à ses fondamentaux. Madame Cousset était la maîtresse des lieux, petite bonne femme hyperactive et autoritaire. Je crois, mais je me trompe peut-être, qu’il y avait anguille sous roche entre Monsieur Lucas et Madame Cousset. La bonne Franquette, c’était pour nous les mômes « la bonne table » quand on pouvait se payer un diabolo-menthe. Ces diabolos-menthe de Madame Cousset étaient comme la cerise sur le gâteau, après une pêche aux goujons dans les douves du château. Je ne peux jamais en boire un sans penser à ces instants ; à chacun sa Madeleine de Proust !
C’était aussi la cabine téléphonique de Janvry avant d’être récupérée par Monsieur Lucas et bien plus tard par Pierrette Beslot, la femme du garde-champêtre, indemnisée pour « tenir » le téléphone public ! Et cela, ce n’est pas le Moyen-Age, ce sont les années 70 ! J’ai toujours pensé que cette indemnité avait été créée pour faire un petit plus, pour essayer d’attirer un employé communal dans ces années où la France était en plein emploi et où il n’était pas si facile que cela de recruter.
En attendant, la cabine publique était à la Bonne franquette, un téléphone en ébonite avec un poussoir latéral qu’il fallait agiter plusieurs fois pour « faire » de l’électricité et obtenir l’opératrice. Marquée à vie dans ma mémoire d’enfant, Madame Cousset, la main sur la hanche, protégée par un tablier, les yeux fixés sur un horizon inconnu, tendue comme un arc, annonçait cérémonieusement dans l’appareil « Ici le 1 tout seul à Janvry », le « 1 tout seul à Janvry » restera à vie gravé dans ma mémoire et celui qui, aujourd’hui, a le 01 64 90 00 01, a hérité du numéro de la première ligne téléphonique arrivée sur Janvry. C’était une affaire que de téléphoner à cette époque et bien que le téléphone fût au fond de la salle, chacun prêtait l’oreille à la conversation. Cette cabine téléphonique a été beaucoup plus tard sous la responsabilité communale et était située dans la maison du garde-champêtre au Bois de Montmarre. ce 01 a janvry a un peu circulé mais pas longtemps et l'heritier du premier numero
Le cinéma ambulant.
Le grand événement, dont je ne me souviens plus de la fréquence, (Madame Beauchet me glisse que c’était le mercredi) car j’étais vraiment minot, c’était l’arrivée du cinéma ambulant, toujours à la Bonne Franquette. On débarrassait la salle du fond et le Monsieur déballait tout de sa voiture, sortant ses appareils de sa camionnette (en soi-même, c’était un spectacle) et projetait « LE » film. Les chaises du bistrot étaient disposées sagement en ligne et la séance pouvait commencer. Bien sûr, il y avait quelques piliers de bistrot au bar qui parlaient trop fort, mais le cinéma était à Janvry. Sincèrement, aucune mémoire de plus, sinon que cela remplissait la salle.
Le bouilleur de cru.
L’autre visite spectaculaire pour nous était l’arrivée du bouilleur de cru qui s’installait Place de la Croix Verte. Une fois par an arrivait une drôle de machine mi-locomotive mi-alambic. J’ai le souvenir de silhouettes courbées sur leurs brouettes chargées de cuves, tonneaux en tous genres dans lesquels les fruits macéraient, pas forcément une odeur de rêve ! Là encore, on les voyait goûter au pied de l’alambic sans avoir le droit de participer. Sans trop de précautions, les matières résiduelles partaient dans le fossé qui rejoint la Salmouille.
De mémoire, la dernière autorisation de distiller venait de la famille Larue. Quant aux vergers, ils ont peu à peu disparu, celui du Clos des Bergères, le grand verger de la Chanson que mes parents avaient acquis ; oubliées les prairies qui donnaient refuge aux pommiers, poiriers, mirabelliers comme à la Brosse ou à Mulleron, en partie rayées de la carte par le remembrement…
Un jour, le bouilleur de cru n’est plus revenu et fini cet instant magique où il ouvrait le petit robinet à la première distillation avec un alcool à des teneurs en alcool… élevées… très élevées.
Je n’ai pas connu les « charbonniers » qui allaient en forêt fabriquer du charbon de bois, notamment dans la forêt de la Roche Turpin, des métiers de misère, terribles, des gens marginalisés par les bien-pensants du village.
Le garde-champêtre.
Patricia a partagé sur les réseaux sociaux une photo de Monsieur Boussuge et de son épouse ; bien sûr, cela ne dit pas grand-chose à grand-monde, mais moi, c’est mon enfance.
C’était le garde-champêtre de Janvry ! Quand je devais avoir 5 ou 8 ans, à l’époque un garde-champêtre cela mettait de temps en temps son uniforme mais surtout, armé d’une binette et d’une brouette, cela grattait les routes.
Je me souviens de Monsieur Boussuge, de ses tenues de toile rugueuse grise et de velours côtelé marron, de sa casquette de garde-champêtre.
Monsieur Boussuge a eu sa seconde de gloire anonyme quand il a tourné le rôle d’un… garde-champêtre sur la Place de Janvry, lors du tournage de « Paris brûle-t-il ? ». Il tenait en laisse un berger allemand appartenant à la famille Boutelot de la Brosse ; nous les mômes, on était esbaudis.
En dehors de ses heures de travail, Monsieur Boussuge faisait les jardins, à une époque où il y avait plus de trente pour cent de résidences secondaires à Janvry… Il venait chez nous aussi. Je traînais souvent avec lui ; c’était une force de la nature, un peu taciturne, en tout cas dans mon regard d’enfant. Il devait habiter Place de la Fontaine à Mulleron ; en tout cas, il y avait au moins un appentis car un jour au fond de celui-ci, je vois dans le fouillis un sabre, un tambour et un vieux pistolet à silex…
Quelques mois plus tard, au mois de juin, c’était l’anniversaire de mon père, amateur d’objets anciens et je me vois passer d’un pied sur l’autre le long de la plate-bande que Monsieur Boussuge binait dans notre jardin, me demandant comment j’allais lui demander. Pour finir, je me suis lancé et lui ai demandé si je pouvais récupérer le pistolet. Je dois avouer que j’étais tenté de demander le sabre aussi, mais je me suis dit qu’il ne fallait pas en demander trop, au risque d’essuyer un refus généralisé. J’obtins le pistolet à silex et me procurai, par l’intermédiaire de ma mère, une bouteille de Champagne pour remercier Monsieur Boussuge.
Des années plus tard, presque trente ans après, mon père me redonna le pistolet en question. En le nettoyant, j’ai pu voir sur le canon, gravé, « garde-champêtre de Janvry 17… ». Clin d’œil du Destin, je venais d’être élu maire de mon village. J’ai pris mes dispositions pour qu’un jour, il revienne au patrimoine communal.
J’ai souvent regretté de ne pas avoir osé tout lui demander. L’homme était brave et ce petit bout de souvenir de notre village qu’étaient le tambour du garde-champêtre et le sabre ne seraient pas perdus.
Monsieur Boussuge a donc tourné dans « Paris brûle-t-il ? », cette superproduction hollywoodienne car deux scènes ont été tournées à Janvry, notamment sur la Place, parfaitement reconnaissable. On voit aussi l’entrée de la grande ferme et dans le plan qui suit, apparaît le Bois de Montmarre avant que le « lotissement » n’y soit construit.
Le Bois de Montmarre appartenait à l’époque au château et à la famille Reille qui le laissait à disposition des habitants ; on y glanait le bois, j’allais aux champignons avec les « enfants » de Madame Barra. Coulemelles, rosés des près amélioraient le lapin du dimanche.
LE MORT QUI MARCHAIT ENCORE
Ma mère a été maire de Janvry. Un jour le garde-champêtre de l’époque vient lui annoncer qu’un clochard est décédé à Chante Coq… Il faut savoir que la commune finance le coût des enterrements des indigents… Aussi, ma mère a demandé si le corps était bien sur JANVRY et pas sur Briis… « A la limite, Madame le Maire, dans le fossé, 50 cm de plus et il est sur Briis ». Et bien sûr la tentation a été grande de repousser un peu le corps… et le corps s’est déplacé de 50 cm, au grand soulagement des finances communales… Deux heures plus tard, le garde-champêtre est revenu voir ma mère car le corps avait de nouveau refranchi la frontière… Tel un zombie, le clochard décédé a ainsi franchi cinq fois la frontière entre Janvry et Briis jusqu’à ce qu’un accord intercommunal prenne en charge la sépulture…
Autre clochard qui vivait dans le lavoir de la Brosse et qui avait affirmé : « L’hygiène, c’est essentiel ! Je me lave les pieds une fois tous les six mois même si je n’en ai pas besoin ! ».
Monsieur Joseph et la forge, rue du Marchais.
Je me souviens aussi de l’époque où la forge de Monsieur Joseph et surtout celle de son père battait son plein, mais voyait arriver la mécanisation.
Monsieur Joseph, ce personnage incroyable à mes yeux, forgeron terrible, battait le fer avec rudesse et application et nous faisait agiter le soufflet jusqu’à ce qu’il l’électrifie. Quand il se tenait devant son feu à battre la matière incandescente, il fallait attendre et rien d’autre ne l’aurait interrompu sauf peut-être la venue de mon père à qui il vouait, je crois, un grand attachement.
Celui qui remonte la rue du Marchais découvrira en observant bien, des anneaux scellés dans les murs des façades des maisons qui remontent ainsi jusqu’à la forge car, en fait, le lundi matin, sagement alignées le long de la rue et venues des fermes, se trouvaient les bêtes qui avaient besoin d’un ferrage. Ma jument est sans doute le dernier cheval que Monsieur Joseph ait jamais ferré. Dieu sait qu’il avait une dextérité folle pour travailler le fer, mais pour le ferrage, il avait un peu perdu la main ! et avait mis à ma petite jument des fers de cheval de labour comme si on avait chaussé une jeune fille avec des bottes de taille 48 !
La rue du Marchais devenait donc le lundi matin une sorte de foire de maquignons avec les bêtes attachées aux anneaux tout le long de la rue montante et les vachers et garçons de ferme à discuter en attendant leur tour. En haut, on entendait battre le fer.
A l’âge où je pêchais le goujon, les tracteurs avaient pris le pas, la rue avait perdu ce rendez-vous hebdomadaire.
La traite et la vente du lait.
J’ai en mémoire également l’époque où à la « grande ferme » comme à celle de la Brosse, notamment, on vendait le lait sorti tout droit du pis des vaches. Le soir, à l’heure de la traite, chacun arrivait avec son bidon, son pot à lait en aluminium, à l’entrée de l’étable ; il y avait ce mélange de parfums, certains diraient d’odeurs, du lait chaud, capiteux, presque fumant et celle du fumier, de l’odeur des bêtes, contraste étonnant entre ce blanc immaculé et une étable au sol par nature souillé ; pas de traite électrique dans ma mémoire, ni chez les Larue ni chez les Rousseau à la Brosse.
Les nourrices.
A Janvry, il y avait aussi les « nourrices », ces dames à qui on confiait des enfants de l’Assistance Publique. Chez nous, Madame Goussard et Madame Barra avaient cette occupation. Madame Goussard habitait Place de la Croix Verte ; elle avait élevé mon ami Dominique ; je crois que lui a fait toutes les bêtises de la terre jusqu’à faire le pari de monter en haut d’un poteau électrique pour toucher le fil et retomber, brûlé au 3e degré sur une partie du corps.
(C'est avec une véritable émotion que je le vois revenir a janvry ,fréquenter la "table des gaulois" et que cette année nous avons embauché sa fille léna au bar de la plage) une sorte de cycle
Madame Goussard, qui avait une tête de sorcière et qui me faisait peur, l’appelait le « bandit » avec une tendresse inimaginable ; elle passait ses journées près de sa porte vitrée à observer le va-et-vient ou à balayer devant sa porte. Quand c’était le cas, je passais mon chemin de peur de croiser son regard et pour atteindre le Bois de Montmarre, je faisais le tour du village.
Des années plus tard, devenu maire, j’ai eu moins peur et nous avons souvent parlé de son mari qui avait été garde-chasse et avait écrit un livre de souvenirs qui avait été édité : « Gibiers et nuisibles. Souvenirs d’un garde-chasse ».
La deuxième « nourrice » du village était Madame Barra, une réfugiée républicaine de la guerre d’Espagne, une grande matrone que j’adorais et qui élevait une nichée à géométrie variable comme elle pouvait, et à l’espagnole.
D’elle, je n’en dirai pas plus, car elle est l’actrice de secrets de familles encore très présents dans le village mais de sa maisonnée, j’en dirai un peu car, enfant, c’était mon havre, mon « lieu » à Janvry ; moi, le petit bourgeois, j’y passais tout mon temps avec toute la bande d’enfants de « l’Assistance ».
Madame Barra partageait cette maison qui était l’ancien bistrot-épicerie en face de la mairie, avec les Duchauffour. Ma mémoire défaille, mais je ne suis pas sûr que les relations étaient des plus cordiales entre les deux familles.
Monsieur Duchauffour était le président des boulistes, donc certainement, un peu communiste, c’était comme cela à l’époque mais je me trompe peut-être ; il avait une aussi grosse voix qu’une forte corpulence.
Ils partageaient la maison, Madame Barra à l’étage et les Duchauffour au rez-de-chaussée, je crois, et je me rappelle surtout un long couloir et le jardin divisé en deux avec son puits.
A Janvry, nous avons deux types de puits : les puits de surface que l’on trouve dans pratiquement toutes les maisons anciennes ; ils récoltent les eaux à deux ou trois mètres, les eaux de ruissellement, les eaux qui sont bloquées par une couche argilo-pierreuse.
Comme nous sommes en bord de plateau à Janvry, à Mulleron et à la Brosse, la couche de limon se rétrécit et les eaux sont accessibles avec des trous de faible profondeur. C’est même pour cela que des maisons se sont implantées là ; notre village et ses hameaux ont été établis où on pouvait trouver de l’eau, c’est la géologie qui dicte.
La deuxième sorte de puits sont les deux que nous trouvons, un refermé sur la Place de Janvry qui a fourni un temps l’eau à tout le village et celui de Mulleron sur la Place de la Fontaine. Là, on ne plaisante plus. Plus de 85 mètres de profondeur au moins pour percer la couche de limon, les 2 mètres de couche d’argile et les 75 mètres de sable de Fontainebleau, des puits creusés et montés à la pierre meulière, magnifiques !
Bien sûr, autant dans les puits de surface, l’eau peut être de qualité médiocre car peu filtrée, autant l’eau qui est passée à travers l’énorme filtre en sable est totalement exempte d’impuretés.
A Janvry, sur la Place, on savait quand il allait pleuvoir car le puits « sifflait », du fait du changement de pression atmosphérique.
Le jardin de Madame Barra n’était pas un jardin, mais un vaste clapier, poulailler, qui lui permettait de joindre les deux bouts et de nourrir toute la marmaille. C’est là que j’ai fait mes premières armes avec les animaux, où j’ai appris que c’était aussi de la nourriture nécessaire à la subsistance des hommes.
Dans je ne sais quelle tombola, à sept ans, j’ai gagné un dindon ; je n’avais pas une sympathie particulière pour l’animal, mais c’était le mien et c’était mon premier animal. Officiellement, sur les cinq francs d’argent de poche que je recevais chaque mois, mes parents prélevaient de quoi payer à Madame Barra la pension du dindon. C’était pour moi un prétexte supplémentaire à passer mes journées dans cet univers que j’adorais.
Les conditions d’accueil pour les enfants étaient limites ; il y avait des fratries entières, des massacrés de la vie, mais dans la cuisine de Madame Barra, quand on se mettait à table, les mains étaient propres, lavées à la pierre à évier et sous la rudesse, il y avait assez d’amour pour que le lapin sorti du clapier la veille, énucléé et « proprement » tué, ait ce goût ineffable de paix et de sérénité pour ces rescapés de la vie. Ma mère s’est beaucoup impliquée, au point d’avoir suggéré la création de la maison pour enfants de l’Assistance à la « Chanson », mais j’y reviendrai.
Toutes ces maisons « ouvrières » ou de rue du bas du village ont été en partie construites quand le cimetière a déménagé de derrière l’église vers son emplacement actuel au début du XXe siècle.
Le cimetière.
Le terrain donné par le châtelain était constitué de meulières ; il a été autorisé aux ouvriers agricoles et aux autres pour s’en servir pour bâtir leurs propres maisons et ainsi dégager le site du cimetière. Autant dire que, malgré cet avantage, le déménagement du cimetière a constitué un traumatisme durable et passionnel : situé au préalable autour de l’église, il ne fait pas bon, encore aujourd’hui, y creuser trop profond à moins d’aimer les restes humains… mais je reviendrai sur l’église plus tard.
Le cimetière a été déplacé à son emplacement actuel à la fin du XIXe et début du XXe siècle ; cela a donné lieu à des drames et des déchirements.
Ce déchirement a failli se reproduire quand, après le passage sanglant de l’autoroute à travers la plaine, on annonça l’arrivée du TGV qui devait longer l’autoroute, non pas du côté gauche en allant vers la province mais du côté droit, c’est-à-dire à travers le cimetière et donc encore plus près de Janvry bourg.
J’ai la naïveté de penser que la SNCF a changé ses plans devant le caractère sacrilège du projet.
Dans les projets qui ont fait trembler, il y a eu aussi celui de construire, à la sortie entre Janvry et la Brosse, vers Gometz, une ville nouvelle dans la plaine, qui se serait appelée « Les Ulis » ; imaginez… mais le projet a fait perdre des nuits de sommeil à bon nombre de personnes. Je bénis celui qui a eu l’idée de la construire plus près de Bures et d’Orsay.
Et beaucoup plus récemment, le projet de créer un parking pour 250 camions, entre la station-service sur l’autoroute et le bourg, projet pour lequel il a fallu guerroyer.
A l’entrée de Janvry, avant la Place de la Croix Verte, la colonne dite de « la mère des douleurs » vient rappeler qu’une châtelaine de Janvry est morte en couches ; les douleurs sont silencieuses pour les petites gens, plus publiques pour les autres.
L’église.
Retour à l’église. Les plans montrent que le parvis était beaucoup, plus grand, prenait une partie de la place du village et on le devine quand on regarde les douves du côté du Monument aux Morts, une vaste esplanade aujourd’hui disparue qui laissait un passage pour passer de la « grande ferme » à la « petite ferme », dite Maison des Chevaliers.
Rue du Clos des Vignes, face à la grande ferme sur la droite existait par le passé la ferme Saint Simon qui a, pour seul vestige, la grange transformée par l’architecte Caillard en résidence secondaire et qui a été le théâtre d’une fête phénoménale quand j’avais cinq ans dont je me souviens.
C’est sur l’emplacement de la ferme que fut construit le presbytère.
Dans le jardin du Clos Saint Simon, il y a une mare ; j’ai toujours pensé qu’il s’agissait de la trace d’un souterrain écroulé partant du château de Janvry comme la légende fait courir le bruit que les châteaux de la région étaient tous reliés par des tunnels, dernier traumatisme de la guerre de Cent Ans.
Le choeur de l’église date du XIVe siècle et elle a été agrandie peu à peu. Sur la nef de gauche, la pierre tombale de Jehan de Baillon, chevalier de Marivaux et ancêtre de…Céline Dion.
Quant à Magdeleine la cloche, nous avons appris récemment qu’elle avait été fondue par les mains du même maître fondeur que les cloches de Notre-Dame de Paris.
Je connais mal les démêlés d’un curé de Janvry convaincu qu’un tableau de l’église était un chef-d’œuvre de Rembrandt, qui se débattit pour le faire reconnaître, en vain. Perdu le curé, perdu aussi le tableau !
A l’église, une entrée privative côté château permettait aux maîtres des lieux de se rendre directement à leurs places réservées ; je l’ai connue, enfant ; la pratique a cessé…
Traditionnellement depuis 1958, le pouvoir politique à Janvry a quitté l’église et le château, alors qu’il était entendu que le vrai conseil municipal se tenait sur le parvis le dimanche matin, à la sortie de la messe ; du coup, une sensation caricaturale de Dom Camillo. Il faut savoir que le vote communiste à Janvry était très important et représentait presque 40% des voix, au point que la folie clochemerlesque peut atteindre des sommets.
Dans les années 1990, nous nous sommes acharnés à tenter de redémarrer le mécanisme de l’horloge ; des heures de patience et de nettoyage pour retrouver systématiquement dès le jour suivant, le mécanisme bloqué par de la fiente, du sable, de la terre. Une époque qui a à peine changé, où certains se considéraient comme propriétaires des lieux. De guerre lasse, nous avons démonté le mécanisme ; il est désormais rangé, nettoyé, dans le grenier de la mairie, à l’abri des diaboliques. Idem pour le cadran qui trône maintenant dans l’escalier de la mairie ; quant au coq, tiré tant de fois par les chasseurs sortis des bistrots, son corps repose aux archives. Nous l’avons remplacé.
C’est sur le parvis de cette église que, pour la première fois ou presque, Fabrice Lucchini a joué devant un public ; je me souviens de disposer les bancs au bas des marches et du petit film en Super 8 que j’avais tourné à l’époque.
C’est aussi pour moi le souvenir de 1968 et des Pompes Funèbres en grève avec ma mère nous contraignant mes frères et moi à jouer les croque-morts, habillant la Méhari rouge sang d’un de mes frères de draps noirs pour en faire un corbillard de fortune, où il fallait tenir le cercueil car il glissait sur le plastique de la carrosserie… Il fallait bien enterrer le pauvre homme ! Ma mère avait le talent de nous faire faire n'importe quoi ,certains pensent que j'ai hérité de ce gêne
Si j’ai évoqué abondamment la forge du maréchal-ferrant, je crains d’avoir oublié deux, trois points. Celui qui fut nommé Hôtel des Voyageurs fut un des presbytères du village ; le dernier connu en date est rue du Clos des Vignes, presbytère qui servit aussi d’école primaire au XIXe siècle.
La Place de l’église. Janvry, l’amour, toujours l’amour.
Place de l’église, il fut un temps où les femmes tenaient le haut du pavé. Madame Cousset à la Bonne franquette, Christiane dans son bar dont je ne me rappelle pas le nom à moins qu’il ne se soit appelé « Chez Christiane » et à côté le père Lucas qui avait cédé son commerce à Simone, une accorte femme au décolleté généreux, au verbe haut et gouailleur, toujours rieuse.
Cette anecdote se raconte sous cape, même s’il y a prescription. Elle avait comme époux Robert, entrepreneur en maçonnerie, dont on dit qu’il posait des fosses septiques dans la journée et qu’il allait les récupérer de nuit ; c’est ainsi que de bonne foi, des gens ont longtemps pensé qu’ils étaient dotés d’un assainissement… On dit aussi qu’il était coureur. Un jour, Simone, derrière son comptoir, apprend une nouvelle déconvenue et une nouvelle aventure de son lapin de mari ; voilà qu’elle jette son tablier devant deux consommateurs de vin blanc, elle traverse la place et se jette dans les douves en criant : « Je veux mourir ». Cela provoqua un léger mouvement des habitués du « petit blanc », qui quittèrent l’appui du comptoir pour celui du parapet des douves, toujours avec leur gapette et leur gitane maïs, tandis que Simone, le cul dans la vase et dans vingt centimètres d’eau continuait à exprimer son désir suicidaire. Les complaintes sur le thème « Je veux mourir » s’atténuèrent peu à peu sous le regard rigolard des vieux du village. Le plus difficile fut de hisser Simone hors de la vase, crottée et puante. Elle retourna au bistrot au milieu des sourires, en concluant : « Bande de cons ! ». Robert et Simone continuèrent à vivre ensemble.
Derrière l’église, à la Petite ferme, vivait un couple ; si lui était agriculteur, elle, elle ne se satisfaisait pas de cet état ; si lui était petit et chafouin, elle, elle était une superbe rousse aux yeux verts, au corps épanoui, généreux et à la cuisse hospitalière au-delà d’une sensualité très débridée. La femme était intelligente et subtile, hyper active dans tous les sens du terme ; elle fut à l’origine de la plus vieille foire à la brocante de la région, la brocante des Molières.
De ses amants innombrables et souvent encore vivants bien qu’âgés, je ne dirai rien.
Un souvenir de nous, les adolescents testostéronnés et souvent puceaux, nous la regardions comme un Shangri-la, un fantasme ambulant. Lors d’un bal où elle tourbillonnait en riant à pleines dents et jetait des regards pleins de promesses incendiaires, un de nous, plus hardi que les autres, l’invita à danser et avec fièvre, lui proposa la « chose ». Elle éclata de rire et lui dit : « Tu as dix-sept ans et j’en ai quarante ! ». Ce grossier lui répondit : « C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », ce qui était très élégant ! Mais la dame n’était pas seulement sensuelle, elle était intelligente et du tac au tac lui attrapa la joue : « Oui, mais pas avec de jeunes carottes ! ». Comme il y a prescription, je peux dire que lorsque la commune a racheté la Petite Ferme, nous avons trouvé au cœur d’une immense meule de foin dans une grange, telle une pyramide, une chambre secrète, chambre d’amour clandestine…
La « Petite Ferme », dite Maison des Chevaliers, aurait dépendu au préalable de la Commanderie templière du Déluge. Le pigeonnier qui existait avant la Seconde Guerre Mondiale a disparu.
Un détail : il y a sur la commune quatre plaques métalliques placées en hauteur qui indiquent les directions ; elles sont jolies, désuètes au point que sur la Place de Janvry, malgré leur emplacement en hauteur, je n’ai conservé que celles-là, considérant que les panneaux directionnels défiguraient la Place. Il s’agit de… plaques de… cochers et c’est pour cela qu’elles sont placées en hauteur. Voilà l’explication de l’implantation si haute de ces plaques directionnelles, elles étaient à la hauteur de vision des conducteurs de diligences.
La Chanson.
Il y a, à Janvry, pour celui qui passe rue du Grand Cèdre, une belle propriété derrière d’imposantes grilles. Le nom de rue du Grand Cèdre vient du cèdre immense qui avait poussé dans le parc et qui était classé comme l’arbre le plus haut de la région parisienne ; il fallait, à nous les gosses être huit ou neuf pour l’enlacer en faisant le tour.
Pour beaucoup d’entre nous, c’était un des cœurs battants de la commune, habitée pendant quatre générations par une même famille.
La Chanson, c’est l’histoire d’une famille chassée par la Révolution russe, qui reconstruit sa vie et son univers dans notre village, avec des personnages immenses, surgis du passé comme Fédor Chaliapine, ténor russe célébrissime. Pour gagner leur vie, la famille transforme la maison en une sorte de restaurant et rapidement en une pension de famille, voire hôtel qui s’honore de la présence de personnalités comme Coco Chanel ou Gérard Philippe. Une bourgeoisie parisienne venait y passer le week-end, jusqu’au moment où les clients ont suggéré à leurs hôtes de garder les enfants pendant que, eux, partaient en vacances ; ainsi commencera la phase « home d’enfants ».
Sous l’impulsion de ma mère, un changement radical se fit beaucoup plus tard, puisqu’un agréement avec l’Assistance Publique en fit une pension réservée aux enfants de la DDAS (à la place des nourrices), pension pilote avec des moniteurs, des personnes aidant aux études etc… Une maison qui accueillera bien des enfants qui, pour beaucoup, en feront leurs racines pour combler les blessures.
Je garde en moi l’odeur de cire d’abeille qui y régnait et le souvenir du grenier aux mille mystères et mille déguisements pour les soirs de spectacle, de l’immuable cuisine, deuxième lieu de vie de la maison, avec sa pierre évier polie par au moins un siècle d’usage, des souvenirs de dames repassant et faisant la cuisine, du père « Jeannot », vieux boyard russe qui ne s’était jamais appelé Jeannot, avec ses grosses bottes de caoutchouc, sa gapette, sa barbe blanche et ses gitanes maïs, charriant les poubelles par la petite porte.
J’ai ce souvenir de Gérard Philippe déambulant dans les allées du parc et que nous avions consigne formelle de ne pas déranger.
Le premier lieu de vie de la maison, le cénacle, là où quand tu étais convoqué, c’était pour prendre une engueulade ! la magnifique salle avec son immense baie vitrée.
Ces murs ont vibré de cris d’enfants, de fêtes très joyeuses, de dîners de notables locaux.
Combien de photos en noir et blanc avec Monsieur le Maire, son épouse, le docteur Petitjean (le père), son épouse et plein de gens que la vie a emportés.
Combien de photos des spectacles des enfants avec mon frère menant la danse, avec Jacques Mastalsky et tous les autres.
Certains de ces enfants ont créé des groupes musicaux comme « Le bonheur des dames », (cela ne va pas dire grand-chose, mais si, si, je vous assure, au top dans les années 70). Beaucoup viennent frapper à la porte avec émotion, du haut de leurs 80 ans parfois ! Ils ont formé une sorte d’association, « les Chansonniers » et je suis en contact avec eux en permanence ; nous les recevons pour déjeuner à la Petite Ferme tous les deux ans.
Mon souvenir de la grand-mère Smirnoff qui disait : « Un homme qui ne boit pas, qui ne fume pas et qui ne fait pas l’amour, ce n’est pas vraiment un homme ».
Souvenir d’Igor, le père de famille, qui gérait son immense potager ; c’est là où j’ai vu pour la première fois de ma vie un artichaut en fleur ; j’étais enfant, je l’ai totalement dans ma mémoire par sa beauté.
Igor qui poussait une énorme brouette métallique avec une grande roue caoutchoutée et qui activait un feu permanent à la forme d’un volcan dans le sous-bois, où en fait, il brûlait les poubelles… car à l’époque, l’évacuation des ordures ménagères se limitait à aller tout jeter en vrac au bout de la rue des Bézelles, dans un trou formé par une ancienne carrière de sable…
Igor qui se tenait à distance de cette maison où Nastia, son épouse, était la patronne, le chef d’orchestre et la maîtresse des lieux et qu’il regardait avec tendresse, adoration et un peu de crainte, je crois.
La légende veut que Tolstoï, prenant les eaux à Forges-les-Bains, soit monté ici. En fait, c’est possible et probable car cette maison est un roman russe, avec ses drames, ses larmes, ses passions outrées, ses générosités et ses âmes blessées.
Ces lieux, ce parc, ces allées, ces arbres, ont fabriqué mon enfance ; les arbres avaient un nom, le rhinocéros, la pieuvre etc…l’étang où nous faisions du patin à glace l’hiver, les patins étaient encore là il n’y a pas si longtemps, le terrain de volley, la balle au prisonnier, l’arbre des secrets où les enfants qui s’y rendaient n’avaient pas le droit de se mentir.
Les allées amoureusement entretenues par Igor qui nous permettait des courses folles à vélo, tout est en pointillisme dans ma mémoire.
Cette maison, c’est aussi Coco Chanel débarquant avec ses lévriers dans une décapotable rose, flanquée de deux femmes longilignes, Joseph Kessel, Gérard Philippe gribouillant les murs de sa chambre, sans doute un peu ivre, murs hélas repeints.
C’est « la plus belle fête de l’été », organisée sur les cinq hectares vers 1960, un investissement cinglé, suggéré par les bobos parisiens locaux qui avaient oublié que la météo est capricieuse. Je me souviens du spectacle d’apocalypse, des manèges répartis dans le parc s’enfonçant dans la boue due à un déluge incroyable, les manèges de travers, le ring de boxe où l’on attendait « l’Ange blanc » disparaissant sous l’averse, la télévision annulant sa venue (il n’y avait qu’une chaîne, un exploit qu’elle eût imaginé se déplacer), la soirée russe avec tziganes et caviar oubliée, la ruine annoncée pour le budget municipal, si les Espagnols, c’est-à-dire les réfugiés espagnols qui habitaient Janvry, les femmes de ménage et leurs maris n’avaient pas organisé dans la grange Saint Simon, une fête impromptue, complètement folle, avec flamenco improvisé et chants républicains, avec vente à l’encan de tout ce qui était possible et ont réuni ainsi l’argent pour boucher le trou de cette folie. Il paraît que le maire, Monsieur Cornut-Gentil, terré dans son bureau devant la ruine du village pour une fête, a failli tomber dans les pommes quand on lui a remis l’argent.
Il y eut même un temps où la Chanson avait sa succursale : une sorte de boîte de nuit, salle des fêtes pour copains qu’ils avaient appelée « le chose », dans les bâtiments occupés aujourd’hui par « Les Cimaises ». Derrière ces bâtiments, il y avait la grange avec la calèche avec laquelle le vieux Smirnoff allait chercher, dans le temps, les clients à la gare d’Orsay ; face à la gare, il y avait des garages à diligences et des boxes pour les chevaux.
Combien de photos en noir et blanc avec Monsieur le Maire, son épouse, le docteur Petitjean (le père), son épouse,mes parents et plein de gens que la vie a emportés.
Combien de photos des spectacles des enfants avec mon frère menant la danse, avec Jacques Mastalsky et tous les autres.
Certains de ces enfants ont créé des groupes musicaux comme « Le bonheur des dames », (cela ne va pas dire grand-chose, mais si, si, je vous assure, au top dans les années 70). Beaucoup viennent frapper à la porte avec émotion, du haut de leurs 80 ans parfois ! Ils ont formé une sorte d’association, « les Chansonniers » et je suis en contact avec eux en permanence ; nous les recevons pour déjeuner à la Petite Ferme tous les deux ans.
Mon souvenir de la grand-mère Smirnoff qui disait : « Un homme qui ne boit pas, qui ne fume pas et qui ne fait pas l’amour, ce n’est pas vraiment un homme ».
Souvenir d’Igor, le père de famille, qui gérait son immense potager ; c’est là où j’ai vu pour la première fois de ma vie un artichaut en fleur ; j’étais enfant, je l’ai totalement dans ma mémoire par sa beauté.
Igor qui poussait une énorme brouette métallique avec une grande roue caoutchoutée et qui activait un feu permanent à la forme d’un volcan dans le sous-bois, où en fait, il brûlait les poubelles… car à l’époque, l’évacuation des ordures ménagères se limitait à aller tout jeter en vrac au bout de la rue des Bézelles, dans un trou formé par une ancienne carrière de sable…
Igor qui se tenait à distance de cette maison où Nastia, son épouse, était la patronne, le chef d’orchestre et la maîtresse des lieux et qu’il regardait avec tendresse, adoration et un peu de crainte, je crois.
La légende veut que Tolstoï, prenant les eaux à Forges-les-Bains, soit monté ici. En fait, c’est possible et probable car cette maison est un roman russe, avec ses drames, ses larmes, ses passions outrées, ses générosités et ses âmes blessées.
Ces lieux, ce parc, ces allées, ces arbres, ont fabriqué mon enfance ; les arbres avaient un nom, le rhinocéros, la pieuvre etc…l’étang où nous faisions du patin à glace l’hiver, les patins étaient encore là il n’y a pas si longtemps, le terrain de volley, la balle au prisonnier, l’arbre des secrets où les enfants qui s’y rendaient n’avaient pas le droit de se mentir.
Les allées amoureusement entretenues par Igor qui nous permettait des courses folles à vélo, tout est en pointillisme dans ma mémoire.
Cette maison, c’est aussi Coco Chanel débarquant avec ses lévriers dans une décapotable rose, flanquée de deux femmes longilignes, Joseph Kessel, Gérard Philippe gribouillant les murs de sa chambre, sans doute un peu ivre, murs hélas repeints.
C’est « la plus belle fête de l’été », organisée sur les cinq hectares vers 1960, un investissement cinglé, suggéré par les bobos parisiens locaux qui avaient oublié que la météo est capricieuse. Je me souviens du spectacle d’apocalypse, des manèges répartis dans le parc s’enfonçant dans la boue due à un déluge incroyable, les manèges de travers, le ring de boxe où l’on attendait « l’Ange blanc » disparaissant sous l’averse, la télévision annulant sa venue (il n’y avait qu’une chaîne, un exploit qu’elle eût imaginé se déplacer), la soirée russe avec tziganes et caviar oubliée, la ruine annoncée pour le budget municipal, si les Espagnols, c’est-à-dire les réfugiés espagnols qui habitaient Janvry, les femmes de ménage et leurs maris n’avaient pas organisé dans la grange Saint Simon, une fête impromptue, complètement folle, avec flamenco improvisé et chants républicains, avec vente à l’encan de tout ce qui était possible et ont réuni ainsi l’argent pour boucher le trou de cette folie. Il paraît que le maire, Monsieur Cornut-Gentil, terré dans son bureau devant la ruine du village pour une fête, a failli tomber dans les pommes quand on lui a remis l’argent.
Il y eut même un temps où la Chanson avait sa succursale : une sorte de boîte de nuit, salle des fêtes pour copains qu’ils avaient appelée « le chose », dans les bâtiments occupés aujourd’hui par « Les Cimaises ». Derrière ces bâtiments, il y avait la grange avec la calèche avec laquelle le vieux Smirnoff allait chercher, dans le temps, les clients à la gare d’Orsay ; face à la gare, il y avait des garages à diligences et des boxes pour les chevaux.
Le château de Janvry.
Et le château de Janvry ? Historiquement le château de Janvry a toujours eu sa vie propre.
Le grand tournant s’est effectué quand, peu à peu, les fermes qui dépendaient du château sont devenues propriétés des agriculteurs, mouvement qui s’est fait à partir des années 60/70. Jusque-là, le rapport propriétaire/exploitants avait une influence sur la vie locale ; ceci s’est étiolé, sans jamais disparaître.
Enfant, j’étais impressionné par la personnalité tutélaire de Jean Reille, châtelain de l’époque, grande classe, un homme qui se sentait des droits, mais aussi des devoirs à l’égard du village.
Mes démêlés avec les successifs garde-chasses du fait de mes escapades enfantines dans les bois de Janvry donnaient lieu à des retours au château, tenu par l’oreille et présentation, terrorisé, à Jean Reille qui me disait qu’il allait voir mes parents ; ce qu’il faisait, mais juste pour aller boire un verre… Quant à moi, je crois connaître ces bois sur le bout des doigts.
J’ai déjà dû évoquer cette fille du garde-chasse qui était d’une beauté qui nous poussait à pêcher plus que de mesure du côté du pavillon de chasse…
Quant au château, j’ai en mémoire cette idée à l’état de projet ou tentée à une occasion, d’une chasse à courre.
Le fait qu’il soit fermé au public et à la visite entretenait les fantasmes sur la « prison », le « théâtre », avec ceux qui d’un air suffisant ou important, expliquaient que, eux, connaissaient, avaient vu, avaient été reçus.
Janvry pendant la guerre.
Durant la guerre, notre village ne s’est pas couvert de gloire. Les Allemands occupaient le château, la plupart des agriculteurs se sont refait une santé financière grâce aux produits qu’ils vendaient soit à l’armée allemande soit au marché noir ; c’est un fait, il faut l’assumer et comment ne pas dire que certains, heureusement pas de Janvry, se postaient sur la route de Limours pour vendre de l’eau aux Parisiens qui partaient pour l’exode.
Chacun dit ici que les agriculteurs, la famille de Cokere de Frileuse et le grand-père Brichard ont sauvé l’honneur, ce qui ne veut pas dire que, localement, on ne s’entraidait pas, cela veut dire que pour les « étrangers », c’était plus difficile.
Je sais que c’est un sujet inabordable et source de blessures, sur lequel une chappe de silence reste posée. Quant à la Résistance, si elle fut relativement discrète, j’ai là-dessus une théorie toute personnelle : durant la guerre, la direction nationale du parti communiste était à trois têtes : Charles Tillion, caché à Limours, Jacque Duclos à Palaiseau et Benoît Frachon à Forges-les-Bains. Une des imprimeries clandestines du parti communiste avait été déménagée à Gometz-la-Ville. Nos trois clandestins, recherchés par toutes les polices, sillonnaient le Hurepoix à vélo pour se retrouver, sous prétexte de peinture amateur. J’ai la profonde conviction que la Résistance, de façon non affichée, avait été priée de ne pas faire risquer, à un barrage, une arrestation de ces trois hommes, en ayant une activité trop marquée dans ce triangle géographique. A lire sur ce sujet, l’excellent livre d’Emmanuel de Chambost : « Les cyclistes du Hurepoix ».
Un peu piteux de savoir que madame Nathalie Sarraute, ses filles et le réalisateur Jacques Becker, venus se cacher des rafles dans la maison du jardinier de la Chanson, ont dû s’enfuir de notre village suite à une dénonciation.
A Janvry vivait un Monsieur Pouillot, un monsieur sans grand relief, qui avait tenu au lendemain de la guerre et jusqu’en 1990, un magasin de chaussures sans âme et poussiéreux dans la commune de Limours. Un monsieur tout le monde, un quidam, un peu gris, sans charisme. Pourtant, un matin de 1940, Monsieur Pouillot, qui ne lisait pas plus les journaux qu’un autre, qui n’avait pas une conscience politique avérée, a fermé la porte de sa maison à Janvry et est parti, à pied, vers l’Espagne ; c’est loin l’Espagne à pied, même en temps de paix.
Il a traversé les Pyrénées, s’est évadé des geôles espagnoles où on l’avait enfermé, est passé par Gibraltar, le Maroc, avec une énergie désespérée, a rejoint Dakar, pris un bateau, rejoint Londres, s’est enrôlé dans la 2e DB, a débarqué en France, est arrivé avec sa colonne jusqu’à Limours, est remonté à vélo à Janvry pour embrasser les amis et a rejoint sa colonne pour foncer vers l’Allemagne. Qui de nous ferait cela ? Qui plus est, dans ces conditions ? Toute ma vie, je m’interrogerai sur ce qu’il y a eu de certitude sacrée au fond de Monsieur Pouillot et qu’est-ce qui l’a fait naître.
J’ai connu Monsieur Pouillot qui habitait rue du Marchais à la fin de sa vie, dans une situation financière délicate, avec l’étonnement pour moi d’être face à un héros et à un mystère.
Le jour de la Libération, Jean Joseph s’est précipité pour accrocher un drapeau français en haut du clocher, mais sur la route de Chantecoq, les villageois ont cru voir arriver une colonne allemande. Jean Joseph a regrimpé vite fait pour descendre le drapeau jusqu’à ce que la colonne en question se révèle être l’armée canadienne !
sur ces photos on reconnaitra le tournant de la mairie vers la croix verte ,un enfant assis sur l'aile de la jeep c'est pierrot backman un de nos anciens désormais et sa mère sur le siége avant
LES HAMEAUX.
Marivaux.
Avant d’oublier, il faudra un jour que l’on retrouve l’histoire de ce docteur Madeuf qui habitait la ferme de Marivaux et qui était encore plus fou que nous tous réunis, puisque la tradition populaire dit qu’il chevauchait une autruche dressée et qu’il descendait même à la gare d’Orsay avec elle, pour prendre le train. Il la laissait en stabulation dans les boxes à chevaux qu’il y avait en face de la gare puisqu’à l’époque les taxis étaient des diligences. Je ne sais qui m’a conté cette histoire mais elle est si précise et si improbable qu’elle doit être vraie et que je me promets d’investiguer. Jacques Larue m’a confirmé l’existence de ce docteur Madeuf et son côté excentrique sans plus avoir de mémoire.
La ferme de Marivaux où vivaient deux « vieilles filles » aurait accueilli un écrivain du nom de Pierre Carlet qui rajouta plus tard à son nom Pierre Carlet de Chamblain, pour continuer par Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, après son séjour à Marivaux auprès de deux sœurs qui y vivaient, réduisant le tout à son nom de plume : Marivaux. On peut donc dire que le marivaudage est né à Janvry ! L’auteur des « Fausses confidences » souhaitait corriger les mœurs par le rire, ce en quoi il était un peu janvryssois !
Mulleron et la Vallée Violette.
A Mulleron, certains toits sont très pentus, ce sont ceux qui, dans le temps, étaient couvert de chaume, les maisons les plus pauvres.
La Place de la Fontaine avec son puits profond est en réalité une ancienne ferme et aujourd’hui encore, il existe quelques rancunes tenaces à propos de la « Bretonne » qui donnait à boire à sa vache avec l’eau du puits, gratuite. Jalousie sans objet, à l’égard d’une mère courage que j’ai connue et qui me laisse de jolis souvenirs.
Il faut évoquer la Vallée Violette qui plonge jusqu’à Fontenay. Chacun trouve une raison à ce nom ; celui qui me semble probable, c’est que le sol sablonneux de la vallée a invité à la culture des asperges. D’ailleurs, on en trouve encore de nombreuses sauvages et que, du coup, quand les têtes pointaient, la vallée devenait… violette.
C’est sur les côteaux de Mulleron qu’il y avait de la vigne et qu’une piquette locale était produite. Les ouvriers agricoles dans les fermes étaient nombreux, ils étaient nourris et logés. Ils « bénéficiaient » d’une boisson plus ou moins alcoolisée : le vin de la Vallée Violette, mais aussi du cidre ou du poiré qui étaient produits avec des arbres plantés par le passé le long des chemins et des champs. Le plus célèbre d’entre eux était le poirier des Trois Seigneurs qui était sur la route de la Brosse, sur le point culminant du plateau. Quand on regarde les documents anciens, on mesure à quel point partout où l’on pouvait mettre un arbre fruitier, on le mettait pour satisfaire aux besoins de consommation des fermes. Ces arbres fruitiers ont rempli un grand rôle pour la faune et la flore sur notre commune ; leur disparition a fait disparaître les chouettes et toute la chaîne alimentaire conséquente à la présence des fruits et des arbres en tant que refuge ; idem pour toutes les mares qui constellaient la plaine et que le réseau de drainage posé dans les années trente par des ouvriers polonais, en poterie de terre cuite, a réduit de manière spectaculaire ; c’est ainsi que 90% des terres cultivables de Janvry sont désormais drainées.
Terres si riches, bien drainées, facilement cultivables sans qu’il soit besoin de les arroser que, peu à peu, avec l’arrivée du machinisme agricole, la culture céréalière a supplanté l’élevage. En quarante ans, les troupeaux de laitières ont disparu, les bœufs ont été remplacés par les tracteurs ; les meneurs d’attelage, les garçons vachers, les laboureurs ont disparu, les prairies aussi. La forge de Monsieur Joseph a cessé de parer le pied des bêtes.
Me voilà encore parti de Mulleron ! Si j’ai parlé du puits magnifique et de sa pompe sur la place, je n’ai pas parlé du « Centre d’art contemporain ». Dans les années 70, un ancien préfet et des créateurs se mettent en tête de construire « au fond » de Mulleron, un ensemble de maisons dont l’architecture et le but sont de créer une sorte de communauté créative ; c’est ainsi que sont arrivés Pierre et Véra Zékely, artistes internationalement connus, dont le fils a eu une carrière encore plus grande que sa mère en tant que designer. Deux maisons ont été construites dans un style totalement différent du classique francilien. Si celle de Véra, avec sa « peau » de bois ne s’identifie pas du premier coup d’œil, celle que nous, enfants appelions la « soucoupe volante » est d’autant plus visible que l’urbanisation a gagné autour de ce concept architectural qui était à l’origine « posé » au milieu d’une clairière. Blanche, toute en formes rondes, cette maison bio climatique avant l’heure disposait d’une piscine extérieure/intérieure ; pendant longtemps, des cars de Japonais sont venus l’immortaliser sur leurs pellicules nipponnes ; elle est l’œuvre de l’architecte Henri Mouette et compte, outre une salle à vivre, deux chambres au rez-de-chaussée et deux chambres à l’étage.
A Mulleron, les bistrots aussi ont fermé ; ils se faisaient face Place de la Fontaine et bénéficiaient de la visite des journaliers mais aussi des malades tuberculeux de l’hôpital de Bligny qui faisaient le mur par la porte nord de l’hôpital pour « s’en jeter un » ou deux ou trois ou quatre, comme le célèbre écrivain voyou, résistant et truculent Alphonse Boudard.
A Mulleron, la rue du Précédent tient son nom d’un adjoint au maire qui construisit une maison sans permis de construire ; le maire en colère appela la rue qui y menait « la rue du Précédent » pour rappeler que cela en créerait un à chaque fois que l’on refuserait un permis à qui que ce soit.
Pour terminer, la route que nous empruntons communément pour aller à Fontenay-les-Briis est « récente » ; il existait un chemin qui partait du chemin de la Vallée Bergeotte et rejoignait Fontenay et puis il y avait le chemin qui existe encore au fond de la vallée. Cette route « récente » a conduit à couper de très nombreuses parcelles ; c’est dans la Vallée Violette que l’on trouve des orchidées uniques en Ile de France.
Le golf est une réalisation des années 1990 ; le terrain a appartenu aux Lambert des célèbres « ciments Lambert » ; c’est une de ces poussières de l’héritage Lambert que Jean-Marie Le Pen n’a pas eue et que les frères Lambert ont valorisée en obtenant de la municipalité de Janvry le droit de défricher quinze hectares au moins de bois pour le golf et pour la création d’un lotissement de quinze maisons au nord de la parcelle.
Le perroquet de Mulleron.
Il y a près de trente ans, sévissait dans la vallée de Mulleron un perroquet blanc, magnifique cacatoès ; son seul défaut était qu’il s’attaquait aux encadrements des fenêtres avec son bec et qu’il les mettait en charpie. C’était aussi l’époque où existait une société de chasse dont les membres prolongeaient la troisième mi-temps assez longuement avant d’aller défourailler et où il n’était pas bon d’être chien, chat ou quoi que ce soit devant leur passage.
Quelques savants ornithologues du village se sont émus du sort certain que subirait le perroquet blanc le jour de l’ouverture de la chasse ; aussi, une course contre la montre a commencé pour capturer l’animal. Nos vaillants Tartarins sans fusils construisirent des nasses de toutes sortes, s’affublèrent de camouflages dignes de snipers au Vietnam… en vain ! Ils allèrent même jusqu’à acheter chez Hédiard des fruits exotiques hors de prix ; c’était le temps où les mangues et autres kiwis ne trônaient pas dans les supermarchés. C’était un spectacle jubilatoire de voir arriver le perroquet blanc, se percher sur la nasse, observer le fruit suspendu à un fil au milieu du piège, attraper le fil à travers le grillage, remonter le fruit doucement et le déguster doucement et prudemment à travers les mailles puis s’envoler en faisant une aile d’honneur.
Ils se réunirent bien des fois, désespérés de la ruse de la bête et du calendrier qui, inexorablement, les rapprochait des prédateurs armés, jusqu’au jour où l’un d’eux eut une idée terrible, imparable, frappée au coin de la braguette : ils achetèrent, à grands frais, une femelle cacatoès, la placèrent dans une volière avec une double porte ; à peine la femelle installée, le perroquet blanc apparut dans la frondaison et fondit sur la volière ; la porte se referma sur sa liberté. C’est une histoire vraie qui pourrait être une fable de Jean de la Fontaine, tellement on pourrait l’appliquer aux humains.
Chantecoq.
De Chantecoq, peu de choses si ce n’est que la tradition disait qu’un sorcier y avait habité, non loin dans la plaine ; c’était là que le moulin avait été construit et c’est bien naturel, car c’est là que le vent souffle fort. Pas loin du moulin, il y a les traces d’une villa gallo-romaine. On a trouvé aussi des pointes de flèches magdaleniennes au bout de la rue du Marchais ; comme quoi, la chasse à Janvry est une vieille tradition.
La Brosse.
Si l’on file de la Place de l’Eglise vers la Brosse, on devinera peut-être sur la droite à la taille des bâtiments bien des fois divisés, qu’il s’agit encore d’une autre ferme qui existait sur Janvry et qui s’éteignit, je crois, avant la guerre 39/45.
Toujours à droite, désormais construits, il y avait « des jardins » surélevés de la route ; les murs existent encore et on y accédait par des escaliers de pierre, des jardins potagers, bien sûr.
A la sortie de Janvry, en face, un chemin dit « chemin perdu » qui, j’en suis convaincu, devait conduire au moulin ; on arrive à l’allée des peupliers du château ; celle-ci était bien plus longue à l’époque puisqu’elle rejoignait la route de Briis à Chantecoq. La route que nous empruntons quotidiennement n’existait pas et pour relier la Brosse, il fallait passer par la rue du Marchais ; seul un chemin pour laboureurs existait.
A la Brosse, trois fermes au moins, plus une, la ferme de Hauterive dont toute trace a disparu ; dans la plaine, vers Gometz-la-Ville, la ferme de Thuillières, la ferme dite de la Brosse qui occupait un grand espace puisqu’elle comprenait la ferme existante mais aussi la route d’entrée du hameau sur laquelle étaient construits des bâtiments qui reliaient la maison que j’habite actuellement à la ferme occupée à ce jour par les Goualin. Un chemin prenant l’impasse des Charmeaux descendait vers la vallée, passait un petit affluent de la Salmouille et permettait de rejoindre Gometz-le-Châtel et Orsay. Le remembrement a gommé ces chemins. La mare de la Brosse et son lavoir avaient une grève en pierres qui permettait aux chevaux de descendre dans l’étang et de boire. Un petit chemin que j’ai connu partait entre la mare et la ferme pour rejoindre la plaine.
Quand j’étais enfant, outre les fermes, il n’y avait que sept ou huit maisons à la Brosse. Si je suis janvrysssois, c’est en partie parce que durant la guerre, mes parents sont venus vivre dans la maison de Madame Parent, devenue Potier, au fond de la Brosse, maison où vécut Jacques Bredèche qui écrivit un livre de souvenirs sur Janvry.
Au fond de la Brosse vivait Mademoiselle Ader qui avait été l’assistante de Pierre et Marie Curie à Gif et Saclay. Quand elle réalisa ce que signifiait le nucléaire, elle s’enferma à la Brosse et reçut à coups de fusil les scientifiques et autres qui venaient essayer de lui soutirer quelques informations sur les recherches qu’elle avait entreprises avec les Curie. Elle avait une vieille deux-chevaux qui a disparu sous les ronces.
A la Brosse, le bistrot était situé dans la maison en face du lavoir, en face de la… ferme.
Dans la maison que j’habite, vécut un temps Paul Tolstoï, arrière-neveu de l’écrivain qui lui-même venait prendre les eaux à Forges-les-Bains, sous la troisième République. Cette maison avait appartenu à Mathilde Pomès dont je vous joins le CV étonnant : Cette brillante étudiante fut la première femme agrégée d’espagnol (major à l’agrégation en 1916) ; en 1920, la bourse Albert Kahn lui permit un voyage en Amérique du Sud. Elle eut d’autres distinctions : 1. Chevalier de l’ordre national de la légion d’honneur. 2. Prix Auguste Capdeville de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre en 1957. 3. Elle voyagea beaucoup, entre autres, avec Henry de Montherlant. Décédée en 1977, Mathilde Pomès avait fait de cette maison une sorte de « salon champêtre » et recevait bien des hommes politiques et des ministres qui venaient « à la campagne » et il paraît qu’on voyait ces personnalités s’affairer en cuisine.
c'est comme un clin d'oeil et voir l'histoire se répéter car dans les mêmes,depuis que j'y habite y ont défilé bon nombre de ministres ,prefets ,senateurs ,et députés comme quoi ce ne 'est pas moi mais la maison qui veut cela
Mes parents, clients de la » Chanson » se jetèrent, en 1955 dans l’aventure et achetèrent le verger de la « Chanson » pour y construire une maison à l’entrée de Janvry, à droite quand on arrive de la Brosse ; les gens du village l’appelèrent « la mal tournée » car elle faisait face aux champs et montrait son c…dos à la route.
Quand j’étais môme, j’étais fasciné par mon père qui n’aurait pas fait de mal à une mouche et qui apprivoisait, sans en donner l’air, toutes sortes d’animaux. Tout un été, il y a eu un crapaud qui venait le chercher, au soir tombé, à la porte de la maison et qui suivait mon père dans son tour du jardin. Il adorait se mettre au soleil et il n’était pas rare qu’un oiseau vienne se percher sur lui. Ma mère m’a raconté que, quand il était parti à la guerre, son chat s’est laissé mourir de faim sur son lit. Dans ce bestiaire, il y avait des loirs qui peuplaient la maison et avec qui il lui arrivait de partager son dîner… La population devenant envahissante, il acheta des nasses pour les capturer vivants, puis mettait la nasse dans la voiture et, de nuit, parcourait deux kilomètres et allait libérer toute cette petite population à la grille d’une belle propriété pleine de greniers et recoins où il était sûr qu’ils seraient heureux. Cette « déportation » nocturne de loirs dura des années.
Le destin (ou une conspiration de loirs) fit que mon père acheta, des années plus tard, la maison en question, le château de la Brosse, et je suis sûr qu’il eut droit à une haie d’honneur de loirs pour l’accueillir.
A l’entrée du hameau, ce que les cartes postales intitulent pompeusement « le château de la Brosse », avait appartenu, avant que mes parents l’occupent, à Monsieur Lindon, fils du procureur du procès de Pétain et oncle de Vincent Lindon avec qui nous jouions au foot dans le pré derrière la maison. Avant les Lindon, ce furent les Hellman, qui transformèrent cette maison en villa à l’italienne, avec ses statues, ses fabriques, ses fontaines et même une piscine. Les Hellman étaient propriétaires du cinéma Rex à Paris. Au cimetière, leur édifice funéraire est à l’image de cette maison.
Si l’on descend dans la vallée entre Saint Jean et Janvry, il y a l’ancien chemin qui relie ces deux communes, au creux de la vallée, là où coule le ruisseau ; il y avait la fontaine Saint Wandrille. La légende dit qu’elle était bonne pour plein de choses, pour la vue et pour les femmes enceintes. Elle a disparu, démontée, emportée. Mon petit doigt me dit que le propriétaire du château de Saint Jean, par « principe de précaution », l’a remontée dans son parc.
Conclusion.
On dit qu’il y a un trésor au pied des arcs-en ciel ; je crois plutôt que c’est le chemin pour l’atteindre qui vous enrichit.
Comment aurais-je imaginé ma vie future à cette époque ? Pourtant la seule certitude pour moi était qu’elle se ferait ici et nulle part ailleurs.
Dans un des spectacles de Janvry, il est écrit : il arrive parfois la nuit que le passant attentif pourra entendre dans les rues de Janvry, le bruit des sabots d’une licorne et de son petit…Marchez la nuit dans les rues doucement éclairées de ce village et vous les entendrez peut-être.
Olivier de Kersauzon est venu se marier dans notre petite mairie, tout comme Jean-Yves Lafesse parce qu’il n’est pas anodin de se marier dans notre mairie ; c’est la maison commune, mais si la mariée le demande, il y a bien des véhicules qui peuvent la conduire devant Monsieur le Maire.
Dans ce village où la nuit on voit le pinceau de la Tour Eiffel, on peut croiser bien des choses, bien des animaux, comme au fond de l’Aubrac mais en plus exotiques.
Voilà, il me semble avoir « essoré » ma mémoire d’enfance.
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_bf31a0_45.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_27d42c_1.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_5137cc_2.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_83123e_8.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_ed6f5f_9.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_afa9de_10.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_ee13eb_29.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_06cfb4_30.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_839bb8_31.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_dd3b4e_11.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_b8975e_12.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_6de268_13.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_677bbe_5.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_5ca9ae_6.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_877f04_7.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_3576e0_21.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_7f42e1_23.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_b617f4_22.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_236eb8_25.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_ca28c4_26.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_2c7350_27.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_3dfa14_43.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_0eeeb4_28.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4ba01d_46.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_144ef8_ob-00ca4f-janvry-4-page-seine-et-oise.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_771f86_ob-9251fd-janvry-3-page-seine-et-oise.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_8e383a_33.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_e45988_34.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_0777a2_35.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4b4054_36.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_04585e_37.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_cebdbe_41.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_c8cfdb_38.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_481a75_39.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_fd1b84_40.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_37268d_32.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_dc0cfc_telechargement-2.jpeg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4369c9_telechargement-3.jpeg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_3ad516_telechargement-1.jpeg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_788060_telechargement.jpeg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_6dca47_15.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_49cc8e_16.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4eaa90_17.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_27df6f_18.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4f23d6_19.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_eb77bd_20.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_73f334_47.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_c393c6_42.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_ef433c_48.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_94da29_49.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_c2ae53_50.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_604a50_51.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_dc668f_52.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_e3c3dc_54.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_4012da_55.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_20162b_56.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_c62d42_440-janvry-mulleron-commune-janvry-pla.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_fad04b_telechargement-12.jpeg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_c87717_53.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_0ebc07_57.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_7d4c4b_58.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_9c249b_59.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_ac6d03_60.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_52f609_61.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_6ae23f_62.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_003311_63.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_e543c5_64.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_f90f2e_65.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_bfa857_66.jpg)
/image%2F0931550%2F20250723%2Fob_0d8a5d_67.jpg)