LA TERRE SERAIT SI BELLE SANS LES HOMMES !
À voir ces incendies qui se déclenchent à chaque instant et qui ravagent tout, ces flammes hautes comme des immeubles et ces « petits bonshommes » face à elles, que l’on appelle des pompiers, à la fois dérisoires et admirables, on est obligé de s’interroger sur cette peur ancestrale, sur cette attirance morbide de certains qui les pousse à « allumer le feu ».
« On » dit que l’homme est devenu « maître sur Terre », non pas quand il a découvert le feu, mais quand il a appris à le maîtriser. Allumer un feu, l’éteindre, l’entretenir constituent, chez tout être humain, à mes yeux, des moments particuliers, un sentiment presque de pouvoir, en tout cas rien d’anodin.
Quand je vois cette chape de flammes qui grimpe les collines, qui dévore les paysages, cette traîne de mariée de fumée qui envahit le ciel comme si c’était un mariage sauvage, et que les cendres qui nous tombent en silence étaient les confettis d’une nature qui te rappelle à l’ordre, toi qui te vantes de maîtriser le feu.
En fait, provoquer un feu, un incendie, est sans doute le seul acte que tout humain peut faire facilement sans jamais en maîtriser les conséquences, un moment où, dans sa folie, il doit se prendre pour un dieu et provoquer la seule chose qui domine les hommes avec une simple boîte d’allumettes.
À un grand jet de pierre de ma maison, 720 pompiers luttent. Quatre colonnes de renfort vont arriver. Il y a même des pompiers ukrainiens (70), rien que cela mériterait que l’on développe. Le ciel voit une noria d’avions et d’hélicoptères. Partout, dans les communes autour, on accueille les évacués. Comment dire son respect, son amour pour cette France-là ? Bizarrement, ce ne sont pas des partis politiques qui sont au front, juste des citoyens, des gens vrais. À les voir ouvrir leur porte et leur cœur, à tendre la main, on se demande comment les mêmes peuvent être dupes ou sensibles à des gens qui ne sont que dans la démagogie et le discours : il y a les grands diseuxs et puis les vrais gens, qui sont des grands faiseuxs.
Ces feux nous affichent notre fragilité, révèlent les gens à eux-mêmes par le courage ou la lâcheté, par l’engagement ou l’insouciance de ces spécialistes du mégot par la fenêtre, du barbecue incendiaire ou tout simplement du pyromane ordinaire.
Nous avons une passion pour les trains en retard, mais quand même, en Gironde, 220 000 évacués, des villes entières vidées de leur population. J’exagère, car le mot est trop fort, mais « en souplesse », une manœuvre d’une telle ampleur, jamais réalisée, jamais véritablement imaginée, tant d’hectares, de maisons brûlées et pas un mort civil… c’est un exploit, un incroyable exploit.
Cela s’est fait au prix de la mort de deux pompiers et, je crois, de 250 blessés dans leurs rangs, mais c’est juste révélateur d’une société sur qui on crache facilement mais qui est beaucoup plus responsable et efficace qu’on l’imagine.
Sur ma petite colline où la fumée a des couleurs de brouillard et les cendres tombent en silence, l’odeur du feu, qui te prend à la gorge, est lancinante, car tu ne peux pas y échapper. Et puis surtout, tu te redresses la nuit en te disant : « Et si un feu très proche venait de démarrer ? Si ta famille, tes animaux étaient en danger pendant que tu… ronfles (ou pas) ? » Ta pompe à incendie est plongée dans la piscine, tu as vérifié trois fois le plein d’essence, les manœuvres à faire pour la démarrer, mais comment savoir que tu ne seras pas pris par surprise ? Il y a bien les sites d’alerte, tu les consultes, mais encore faut-il qu’une première personne voie le feu et le signale, et celle-là, cela peut être toi, si tu es vigilant.
Oui, peu de choses, déclenchées par n’importe qui, peuvent bouleverser autant de vies.
Enfin, je ne résiste pas à penser aux animaux sauvages. Je suppose que les oiseaux fuient, mais depuis les tortues en passant par les écureuils, les chevreuils, les sangliers et toute la faune, quelle horreur…