Cette région de Dakhla me rappelle étrangement mes seize ans, lorsque je découvrais le Yucatán, au Mexique. C’était une époque où la ville de Cancún n’existait pas encore ; Playa del Carmen n’était qu’un minuscule village de huttes de pêche, accessible depuis Tulum par une simple piste, et Tulum lui-même ne se rejoignait que par un chemin difficile partant presque de Mérida — c’est dire.
Si je fais cette analogie, c’est qu’à l’époque, le désormais célébrissime site maya de Tulum n’était même pas indiqué. Il fallait quitter la piste, emprunter un sentier, et, au bout, un grillage rouillé de soixante centimètres, derrière lequel un « gardien », assis sur une chaise en plastique fatiguée, vous laissait découvrir les lieux.
Aujourd’hui, Cancún est devenue colossale, avec ses autoroutes à quatre voies et son aéroport international ; à Playa del Carmen, les huttes ont disparu, remplacées par des resorts ; quant à Tulum, l’entrée des ruines est désormais pharaonique — je crois même qu’un petit train vous emmène des parkings jusqu’au site.
Avant-hier, nous sommes partis vers la célèbre dune blanche de Dakhla. Un mamelon immaculé que l’on découvre à marée basse, dans la solitude et la splendeur du paysage. On abandonne sa voiture quelque part sur le sable, sans consigne, sans barrière, sans ticket. Personne pour vous dire quoi faire. On marche pieds nus dans le sable humide, puis on gravit ce monument de blancheur. Nos pas y résonnent presque comme des blasphèmes que le vent s’empresse d’effacer. Au sommet, la beauté vous saisit : la lumière, les couleurs de l’eau, le silence, à peine troublé par le vent. Au loin, une voiture approche ; instinctivement, on se retire, pour préserver ces instants intimes, ne pas avoir à les partager.
On se retourne une dernière fois, avec cette pensée : un jour, il y aura des files d’attente, comme à la dune du Pilat ; des vendeurs de boissons et de casquettes, et peut-être même des jets-skis pétaradants pour en faire le tour.
Hier, direction le sud, vers la Mauritanie, à la recherche de la plage de « Porto Rico ». Si peu indiquée, sans connexion GPS, que nous avons manqué la piste et fait près de quatre-vingts kilomètres de détour. Là encore, on devine qu’un jour il y aura une route, des bars, des bateaux rapides. Mais pour l’instant, c’est une plage sublime du bout du monde, un décor de cinéma, où nous étions seuls, partageant des kilomètres de sable et de falaises avec quelques dromadaires. En écrivant ces mots, j’ai presque le sentiment de contribuer, à mon échelle, à trahir le secret de cette merveille.
Sur la route, face à Porto Rico, il y a Imlili et sa piste un peu rude qui mène à ses bassins d’eau de mer en plein désert — une curiosité naturelle fascinante. Comme si, lorsque la mer s’est retirée il y a des milliers d’années, elle avait laissé derrière elle un réseau souterrain alimentant ces bassins, peuplés de poissons, à des kilomètres du rivage. Un lieu hors du temps, improbable, sans aménagement ni mise en scène, comme si l’on était les premiers à le découvrir.
La journée s’annonçait longue. Le matin, nous sommes donc passés au marché acheter du poisson, de la viande, des légumes, des pâtisseries, de l’eau et des galettes.
Près des bassins, une Sahraouie nous accueille. Enlevée à seize ans par le Polisario, mariée de force, instrumentalisée pour la propagande, elle a attendu vingt ans avant de s’échapper. Elle vit aujourd’hui là, sous des tentes, et vous propose de cuisiner ce que vous avez apporté ; si le cœur vous en dit, elle vous loue aussi une tente bédouine pour passer la nuit.
Le soir, de retour à Tawarta, une chanson me vient : « C’est une maison bleue… ». Ici, tout invite à l’échange. Avant-hier, nous dînions avec un Français et une Portoricaine installés à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, repartis à l’aube. Ces rencontres sont étonnantes : des êtres qui savent qu’ils ne se reverront sans doute jamais, et qui, pour cette raison même, se livrent à de vrais échanges.
Ce matin, ce sont deux motards partis de Bourgoin-Jallieu, en route vers Dakar. Claude, Yves et Noëlle s’affairent à les aider, à les « retaper » pour rendre la piste moins rude. C’est simple, chaleureux.
Seules des oasis comme Tawarta peuvent offrir ces parenthèses d’humanité, ces moments suspendus où l’autre n’est ni une gêne, ni une menace, mais une chance.
L’impératrice Françoise, Dlimi dans l’âme, en est la chef d’orchestre.
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